Cirrhose

La cirrhose est le stade final de l'atteinte hépatique chronique. Elle résulte habituellement d'une agression répétée des hépatocytes. Cette agression mène à la formation de nodules fibreux, à des modifications histologiques et à une perte de fonction des hépatocytes, ce qui peut entraîner de nombreuses complications hépatiques et extrahépatiques.

Étiologies

Les causes d'atteinte hépatique chronique sont nombreuses :

Virus hépatotropes hépatite B, hépatite C, hépatite delta
Métaboliques hémochromatose, maladie de Wilson, déficit en alpha-1-antitrypsine
Auto-immunes maladies auto-immunes, cholangite biliaire primitive
Vasculaires Budd-Chiari, insuffisance cardiaque droite
Autres alcool, stéatose non alcoolique, cryptogénique

Dans les pays occidentaux, l'alcool, le syndrome métabolique et l'hépatite C sont les causes principales de la cirrhose.

Épidémiologie

La prévalence exacte de la cirrhose est inconnue, mais on estime qu'environ 1 % de la population mondiale en est atteinte. Avec l'augmentation de la stéatose hépatique, une hausse du nombre de diagnostics est attendue.

Présentation clinique

Les signes et symptômes de la cirrhose peuvent être peu spécifiques :

  • Fatigue, perte d'énergie, perte d'appétit, perte de poids
  • Nausées, douleurs abdominales
  • Hépatomégalie, splénomégalie
  • Prurit, ictère, érythème palmaire, angiomes stellaires
  • Gynécomastie, baisse de libido
  • Ascite, oedème périphérique
  • Encéphalopathie

Les anomalies de laboratoire fréquentes :

  • Hyperbilirubinémie
  • Hypoalbuminémie
  • Allongement du temps de prothrombine (RNI élevé)
  • Thrombocytopénie
  • Élévation de la phosphatase alcaline et de la gamma-glutamyl transférase (GGT)
  • Élévation des transaminases (AST et ALT)

Bien que l'expression "tests de fonction hépatique" soit souvent employée pour désigner un bilan hépatique complet, il est important de distinguer les marqueurs de fonction hépatique (RNI, bilirubine, albumine) des marqueurs de lésion hépatique (AST, ALT, phosphatase alcaline, GGT). Une élévation des transaminases n'indique pas à elle seule la présence d'une cirrhose ou d'une insuffisance hépatique.

Physiopathologie et complications

Le foie agit comme un système de filtration et participe à la production de nombreuses substances dans l'organisme. Son apport sanguin provient de l'artère hépatique et de la veine porte. De nombreuses fonctions métaboliques ont lieu dans le foie, notamment la néoglucogenèse, la synthèse protéique, la production d'urée, le métabolisme oxydatif, la glycolyse et la lipogenèse. Les voies biliaires prennent également naissance dans le foie et servent notamment à évacuer la bile, qui est ensuite stockée dans la vésicule biliaire entre les repas.

L'inflammation et la fibrose qui précèdent la cirrhose peuvent avoir plusieurs conséquences. D'abord, le foie devient rigide et nodulaire, ce qui obstrue l'arrivée du sang provenant de la veine porte. Ensuite, la quantité d'hépatocytes fonctionnels diminue, réduisant la capacité du foie à accomplir ses fonctions. Un gradient de pression se crée aussi dans la circulation préhépatique, phénomène appelé hypertension portale. Le sang, incapable de circuler facilement dans le foie, est redirigé vers des vaisseaux collatéraux comme les varices oesophagiennes. Le sang circulant par ces collatérales contourne le foie et n'est donc plus détoxifié. Des varices peuvent notamment se développer dans l'oesophage, l'estomac, le duodénum et le rectum. Cette complication peut avoir des conséquences dévastatrices, puisque ces vaisseaux peuvent se rompre et provoquer une hémorragie potentiellement fatale.

L'hypertension portale peut aussi entraîner une rétention hydrosodée responsable d'oedème périphérique. Lorsque cette rétention s'accumule dans la cavité péritonéale, on parle d'ascite. Cela dit, une ascite peut aussi être causée par un autre problème que la cirrhose.

La péritonite bactérienne spontanée (PBS), soit l'infection du liquide d'ascite sans cause directe de contamination, est une autre complication de la cirrhose. Elle résulte d'une altération du microbiote intestinal et de l'immunité locale, ce qui augmente la perméabilité de la muqueuse intestinale. Cela favorise ensuite la translocation bactérienne du lumen gastrointestinal vers la cavité péritonéale. Une fois inoculé, le liquide d'ascite devient un milieu favorable à la prolifération bactérienne. Les patients qui se présentent à l'urgence avec une PBS sévère peuvent montrer des signes de sepsis et d'encéphalopathie hépatique (EH).

L'EH est une autre complication fréquente de la cirrhose. Ce trouble neurologique serait lié à l'accumulation de substances normalement éliminées par le foie, comme l'ammoniac. L'EH se manifeste par des degrés variables de dysfonction cérébrale, allant d'anomalies psychométriques subtiles à des signes cliniques francs tels que confusion, désorientation, somnolence et astérixis. Dans les cas plus sévères, les patients peuvent devenir léthargiques ou inconscients et nécessiter un transfert aux soins intensifs pour soutien ventilatoire.

Sévérité de la cirrhose

La cirrhose est généralement classée comme compensée ou décompensée. Au stade de cirrhose compensée, les patients ne présentent pas de signes ou symptômes de complication. Lorsque la cirrhose atteint un certain degré de sévérité, des complications telles que l'ictère, le saignement gastrointestinal, l'EH ou l'ascite apparaissent et les patients deviennent symptomatiques. La cirrhose est alors considérée comme décompensée.

Divers outils ont été développés et validés pour évaluer le pronostic des patients cirrhotiques et classifier le degré de sévérité de leur maladie. Le score de Child-Turcotte-Pugh (CTP) est l'un des plus utilisés en raison de sa simplicité et de sa validité pour établir le stade de la maladie et le pronostic. C'est aussi la classification employée par l'industrie lorsqu'elle émet des recommandations de dosage en insuffisance hépatique dans les monographies. Pour plus d'information sur le score Child-Turcotte-Pugh, consultez la page suivante.

Le score MELD, obtenu par une formule mathématique plus complexe intégrant la créatinine, le RNI et la bilirubine, estime le risque de mortalité à 3 mois chez les patients cirrhotiques. Cet outil sert à prioriser les patients sur la liste de transplantation hépatique.

Altérations pharmacocinétiques

L'ensemble des changements physiques et complications associés à la cirrhose peut avoir un impact direct sur la pharmacocinétique et la pharmacodynamie des médicaments.

De nombreux patients cirrhotiques présentent un ralentissement du transit gastrointestinal, et certains souffrent même de pullulation bactérienne. Dans la plupart des cas, cela se traduit par une absorption retardée des médicaments. De même, les enzymes hépatiques responsables du métabolisme des substances exogènes peuvent voir leur efficacité diminuer en raison de la réduction du nombre d'hépatocytes fonctionnels. Les réactions de phase I (oxydation et réduction) sont principalement affectées par les changements physiologiques survenant dans le foie (modifications structurales, fibrose). Théoriquement, l'activité du cytochrome P450 2C19 est altérée en premier, suivie de 1A2, 2D6 et 2E1. Lorsqu'il existe une cholestase, les médicaments éliminés par la bile peuvent s'accumuler. De plus, lorsque des vaisseaux collatéraux se développent, les médicaments peuvent contourner l'activité métabolique hépatique et ainsi exposer le patient à des doses plus élevées. Cela est encore plus important pour les médicaments ayant un fort effet de premier passage hépatique. En présence d'ascite, le volume de distribution de certains médicaments, surtout hydrophiles, augmente. Il est aussi fréquent d'observer une réduction des protéines plasmatiques circulantes chez les patients cirrhotiques puisque leur synthèse hépatique est diminuée. L'albumine étant une protéine majeure, les médicaments fortement liés circulent davantage sous forme libre, ce qui peut augmenter leur effet et leur toxicité.

Démarche réflexive

Les fiches développées sur ce site visent à aider les professionnels de la santé à évaluer rapidement l'usage de certains médicaments chez leurs patients cirrhotiques. Toutefois, si un médicament n'est pas répertorié sur ce site, nous recommandons de suivre les étapes suivantes :

Identifier les principales voies d'élimination du médicament (hépatique, rénale, etc.). Lorsque plus de 20 % du produit est éliminé par voie hépatique, la présence de cirrhose peut avoir un impact significatif.
Calculer le score CTP du patient.
Consulter la monographie pour voir si le fabricant a émis des recommandations de dosage en insuffisance hépatique.
Rechercher des études pharmacocinétiques en insuffisance hépatique et vérifier si la population incluse correspond au patient évalué.
Si aucune donnée n'est disponible, chercher des médicaments alternatifs de la même classe thérapeutique pour lesquels des données en insuffisance hépatique existent.
Si aucune alternative n'est disponible, analyser les propriétés pharmacocinétiques du médicament et déterminer si la dose peut ou doit être ajustée selon la plage usuelle et l'indication.
Effectuer un suivi thérapeutique des concentrations si cela est possible et pertinent.

Références suggérées

  • Poitras, Pierre et coll. L'appareil digestif : Des sciences fondamentales à la clinique. Les Presses de l'Université de Montréal, 2020.
  • Tsochatzis EA et coll. Liver cirrhosis. Lancet 2014;17:1749-61.
  • Ge PS et coll. Treatment of patients with cirrhosis. N Engl J Med 2016;25:767-77.
  • Lewis JH, Stine JG. Review article: prescribing medications in patients with cirrhosis - a practical guide. Aliment Pharmacol Ther. 2013 Jun;37(12):1132-56.
  • Ferreira V et coll. L'ajustement des médicaments dans les cas de cirrhose. Québec Pharmacie, 2018.